Pourquoi les généraux sont-ils si bêtes ?
23 juin 2026. Marc Bloch entre au Panthéon, aux côtés de son épouse. L’historien, fusillé par la Gestapo en 1944, rejoint d’autres grandes figures de la Résistance. Mais Bloch n’est pas seulement un résistant. C’est aussi l’auteur d’un texte rédigé à chaud, entre juillet et septembre 1940. Un texte qui cherche à comprendre comment la France, armée crédible et bien équipée, s’est effondrée en six semaines face à l’Allemagne. Il s’appelle L’Étrange Défaite.
Presque un siècle plus tard, le parallèle est saisissant. Ce que Bloch décrit dans l’armée française de 1940 se retrouve presque mot pour mot dans certaines entreprises d’aujourd’hui. Jean Cocteau l’avait formulé avant tout le monde : « Pourquoi les généraux sont-ils si bêtes ? Parce qu’ils sont choisis parmi les colonels. » La formule fait sourire mais elle décrit un mécanisme.
En retard d’une guerre
L’état-major français avait préparé la guerre de 1918. Lente, statique, fondée sur les lignes fixes et la puissance de feu. En face, les Allemands menaient une guerre de mouvement. Rapide. Favorisant l’initiative au plus bas de la hiérarchie.
Bloch écrit : « les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse, nous avons fait une guerre de la veille. » Ce n’est pas une question de courage. Ni de matériel. Les chars français étaient souvent meilleurs que les panzers. Mais une organisation entière pensait le combat précédent, au moment où l’ennemi inventait le suivant.
Bloch pointe aussi la bureaucratie. L’information remonte lentement. L’ordre redescend encore plus lentement. À chaque échelon, un peu de courage se perd en chemin. Bloch parle d’un esprit de bureau qui a remplacé l’esprit de décision. Personne ne décide vraiment. Décider, c’est risquer de se tromper. Et on ne fait pas carrière en prenant des risques.
L’ordre de Guderian
Les Allemands ont appliqué un principe théorisé dès le XIXe siècle dans l’armée prussienne : l’Auftragstaktik, la tactique par la mission. Le commandement fixe un but et explique l’intention, Il ne donne jamais les détails de mise en œuvre. Le subordonné se débrouille.
Mai 1940. Percée de Sedan. Heinz Guderian l’écrira lui-même dans ses Mémoires : « Je ne reçus aucun ordre autre que celui de conquérir une tête de pont sur la Meuse. C’est de mon propre chef que je pris toutes les décisions jusqu’à l’arrivée sur le littoral près d’Abbeville. » Un seul ordre. 300 kilomètres. Dix jours.
Côté français, pendant ce temps, chaque mouvement de char attend une validation venue de loin. Le général Huntziger, au lieu de contre-attaquer, déménage son PC en pleine bataille. Les ordres arrivent trop tard. Bloch tranchera : « la victoire allemande a d’abord été intellectuelle, avant d’être militaire. »
Ariane et SpaceX
2014. L’Agence spatiale européenne valide le programme Ariane 6. Non réutilisable. Le choix paraît raisonnable : baisser les coûts par rapport à Ariane 5, et répondre à SpaceX sur le marché géostationnaire.
Pendant ce temps, dans un hangar isolé aux Mureaux, une trentaine d’ingénieurs d’Airbus travaillent en secret depuis 2010 sur un concept radicalement différent. Ils l’appellent Adeline. Un module récupérable, capable de ramener au sol les éléments les plus coûteux du lanceur. Rentable dès la quatrième réutilisation, selon leurs calculs.
En juin 2015, ils présentent leur projet. Mais l’institution a déjà choisi. La priorité absolue reste Ariane 6 jetable, « pour ne pas retarder le programme ». Le patron d’Arianespace répond aux succès de SpaceX par cette formule : « Nous copier vous donne l’assurance que vous serez, au mieux, deuxième. » Le directeur de l’ESA, Johann Wörner, se montre « admiratif de l’audace » de Musk, mais ajoute que « la réutilisation n’est pas la solution définitive. ». Le projet Adeline est abandonné en 2018.
En 2025, SpaceX a réalisé 165 lancements orbitaux. Un tous les deux jours, sur toute l’année. Un seul booster Falcon 9 a volé 32 fois. Côté Ariane 6 ? Quatre lancements, objectif revu à la baisse sur les cinq initialement prévus. Eumetsat, client européen historique, a migré vers le Falcon 9 de SpaceX. Ariane n’a pas perdu par manque de talent. Ses ingénieurs sont excellents. Elle a perdu parce qu’elle préparait la guerre précédente. Exactement comme Bloch le décrivait.
Même si Ariane s’est retranchée sur le terrain du spatial européen souverain, elle a fait le choix de l’histoire au lieu du choix de l’avenir. Et les Guderian des Mureaux ont perdu contre l’état-major.
Le Lean ne recrute pas de colonels
Le Lean répond point par point au diagnostic de Bloch. Chez Toyota, n’importe quel ouvrier de chaîne peut tirer un cordon et arrêter toute la production en une seconde dès qu’il repère une anomalie. Pas de rapport. Pas de validation. L’usine s’arrête, le problème se règle sur place, la chaîne repart. Ailleurs, à l’époque, un tel geste aurait valu un blâme. Chez Toyota, c’est la règle depuis un siècle. Voilà ce que Guderian appliquait sur les rives de la Meuse.
Netflix a fait pareil. Une seule règle : « Act in Netflix’s best interests. » Reed Hastings résume sa philosophie de management comme suit : donner le contexte, jamais le contrôle. Les managers fixent l’intention, et c’est celui qui est au contact du problème qui décide. Sans demander la permission.
Le Gemba : aller voir sur le terrain plutôt que lire un rapport flatteur rédigé trois échelons plus haut, corrige l’information qui remonte mal. Le Kaizen : laisser celui qui touche le problème proposer et tester sa solution, c’est l’Auftragstaktik appliquée à l’entreprise. Fixer un cap. Lâcher la bride. Clémenceau disait que « le chameau est un cheval conçu par un comité ». L’armée française de 1940 a conçu un cheval de bois, et s’est étonnée qu’il ne galope pas.
Bloch n’a jamais entendu parler du Lean. Mais il en a, sans le vouloir, théorisé un des principes quinze ans avant Toyota. Le manager fixe le quoi et le pourquoi, jamais le comment.
Alors la prochaine fois qu’une décision attend sa troisième validation ou le fameux comité projets trimestriel, repensez aux ingénieurs des Mureaux. En 2010, ils travaillaient en secret dans un hangar isolé sur une fusée réutilisable. Ils avaient vu la prochaine guerre. Et en 2014, l’institution a choisi Ariane 6 jetable, probablement à l’issue d’un magnifique comité.