Maman, j’ai raté l’avion !


Dimanche 12 avril 2026. Aéroport de Milan. Le vol EasyJet EJU5420 doit décoller vers Manchester avec 156 passagers à bord. Il en embarque 34. Les 122 autres restent au sol, coincés dans les files du nouveau contrôle biométrique aux frontières.

Une famille dépensera plus de 1800 € pour rentrer chez elle, avec 24 heures de retard. Ce jour-là, la commission européenne découvre aux infos ce que ses propres aéroports lui répètent depuis 4 mois.

La genèse

Retour arrière. En 2017, la Commission Européenne adopte la mise en place de l’EES (Entry Exit System) pour enregistrer numériquement les ressortissants non européens, et remplacer le tampon manuel sur les passeports. Les objectifs ? Détecter les dépassements de séjour, sécuriser les frontières, et « digitaliser un processus manuel » (le graal ultime). Aucun pays ni aéroport ne conteste ces objectifs.

Le développement du SI est confié à Sopra et Idemia, mais chaque pays peut choisir son propre fournisseur / intégrateur de bornes biométriques.

Le projet va rester dans sa phase contemplative pendant 3 ans puis déraper pendant 4 années supplémentaires. Face aux reports successifs, la Commission impose en décembre 2024 un démarrage progressif. Avec une montée en charge par paliers d’octobre 2025 (10%) à avril 2026 (100%).

Des alertes terrain ignorées et méprisées

Chez Toyota, un simple cordon suspendu au-dessus de chaque poste de travail permet à n’importe quel ouvrier d’arrêter la ligne dès qu’il repère un défaut. Personne ne le lui reproche. On l’encourage même à agir si c’est nécessaire. Dans ce cas, la ligne s’arrête. Elle évite ainsi de livrer des dizaines de voitures défectueuses en fin de journée. Ce principe porte un nom : le cordon andon

L’Europe possède elle aussi son cordon andon. Sous la forme de 3 institutions : ACI Europe, Airlines for Europe et IATA. Ces associations ont tiré 3 fois le cordon en 6 mois. Mais la ligne ne s’est jamais arrêtée.

Le 18 décembre 2025, ACI alerte déjà la Commission. Le seuil d’enregistrement des voyageurs de pays tiers ne dépasse pas 10 %. Le DG, Olivier Jankovec, prévient que le passage à 35 % prévu le 9 janvier provoquera une « congestion sévère si les problèmes ne sont pas résolus ». Il évoque également des risques pour la sécurité. Personne n’arrête la ligne.

Le 11 février 2026, nouvelle alerte des trois organisations, qui pointent des causes précises : manque chronique de personnel, défaillances incessantes des portiques, et faible adoption de l’application Frontex, censée fluidifier les arrivées. Personne n’arrête la ligne.

Le 10 avril, le système bascule à 100% dans 29 pays. Les bornes de Roissy et d’Orly tombent en panne dès le premier week-end ! 4 à 5 heures d’attente, des passagers qui font des malaises dans les files, et ratent leur correspondance. Des policiers reviennent en urgence au tampon manuel, la technologie qu’on voulait précisément supprimer. Eurostar vit le même chaos.

Le 1er juillet, ces mêmes organisations adressent une lettre ouverte directement à la présidente de la Commission, Mme Van der Leyen, que le monde entier nous envie. Elles parlent d’un « seuil critique dépassé ». Les autorités frontalières, les aéroports et les compagnies parlent d’une « pression insoutenable ».

3 alertes. 6 mois. Aucun arrêt de ligne.

L’été sera chaud

En décembre 2025, les temps de traitement étaient déjà en hausse de 70 % dans plusieurs aéroports. Des attentes de 3 heures en France, Allemagne, Grèce, Islande, Italie et Espagne. Jusqu’à 7 heures d’attente rapportées à Lisbonne, ce qui a poussé le Portugal à suspendre temporairement le système.

Les aéroports européens attendent environ 40 millions de passagers supplémentaires en juillet et août, par rapport aux mois précédents. Mais le dimensionnement a été fait sur des moyennes ! Une étude du World Travel & Tourism Council (WTTC), estime qu’une attente régulière de trois heures dissuaderait environ un tiers des voyageurs de choisir l’Europe, ce qui mettrait en jeu 41 millions d’arrivées et 45,4 milliards de dollars de dépenses touristiques.

Pendant ce temps, des avions décollent alors que leurs passagers poireautent encore au contrôle frontalier. Les pannes matérielles, listées par les aéroports, se répètent mois après mois sans jamais être corrigées : coupures régulières du système central, portiques en panne, application boudée par les voyageurs, faute d’ergonomie. Et bien sûr, des effectifs de police insuffisants.

Fin juin 2026, les aéroports italiens, en particulier Rome, deviennent le théâtre d’une situation dramatique. Des files interminables débordent dans les halls publics, des correspondances sont manquées quotidiennement. C’est l’un des foyers de tension les plus intenses, aux côtés de la France et de la Grèce. Des temps d’attente pouvant aller jusqu’à 5 heures sont prévues à Roissy cet été.

Pendant ce temps, à Bruxelles…

De son côté, la Commission répond dans le Financial Times que l’EES est « pleinement opérationnel », qu’il « fonctionne bien à la plupart des points de passage », que « les retards ne sont pas imputables au système », et cite un temps moyen de premier enregistrement de 70 secondes, alors que les aéroports mesurent des temps de 3 mn par passager.

Or, n’importe quel étudiant en gestion de flux le sait : le taux d’occupation (ρ) est un pilier de la théorie des files d’attente. Il se calcule en divisant le flux de voyageurs qui arrivent par la capacité réelle des guichets. Tant qu’il reste loin de 1, la file respire et se vide entre deux pics. Dès qu’il s’approche de 1, tout s’effondre.

La formule d’Erlang-C décrit ce basculement avec une précision cruelle. Le temps d’attente n’augmente pas au même rythme que la charge, il grimpe de façon exponentielle une fois le seuil critique franchi. Un portique en moins, un policier en moins, un temps de traitement qui double, et ρ passe de 0,7 à 0,95. Le temps d’attente ne double pas, il explose. La file ne s’allonge pas de façon linéaire, elle s’effondre d’un coup.

Sans parler de la montée en charge trop rapide et au mauvais moment. Roissy et Orly signalent dès avril que les essais ont été limités et « ne reflètent pas la période à venir ». Mais on continue de suivre la trajectoire décidée par Bruxelles… Bref, un peu comme si Amazon ouvrait un nouveau dépôt le jour du black Friday.

Un cas d’école

Le cordon andon n’a rien d’un gadget. Il déplace le pouvoir de décision à l’endroit où travaille celui qui produit. Dans le quotidien, un opérateur qui repère un défaut n’attend pas de rapport de fin de journée pour le signaler, il arrête tout de suite.

Sur un gros projet, un jalon devient l’équivalent d’un poste de travail. Chaque comité de pilotage devrait pouvoir jouer le rôle du cordon, arrêter l’avancement du projet si un signal terrain le justifie, plutôt que de se contenter d’enregistrer les alertes en attendant le prochain copil. Mais peu d’entreprises vont jusque-là. La plupart préfèrent garder l’andon pour l’atelier, et laisser le calendrier des projets aux grandes personnes.

Trois fils rouges

Trois fils rouges traversent ce fiasco, du premier jour d’alerte à la lettre du 1er juillet

1. Un système d’écoute terrain (Gemba) ne vaut que par le pouvoir de décision qu’il permet. Ici, Bruxelles a choisi le déni pour privilégier le planning contre vents et marées.

2. Un indicateur doit décrire ce que vit réellement le client, pas ce qui rassure le Codir (les fameux indicateurs pastèque). Bruxelles indique 70 secondes de temps de cycle. Le terrain mesure des files de 3 à 5 heures. Les deux chiffres sont vrais, mais ils ne décrivent pas la même réalité.

3. Enfin, une montée en charge progressive n’a d’intérêt que si chaque palier corrige le précédent. Ici, chaque palier a été franchi malgré les alertes, sans corriger les causes racines. Une montée en charge progressive suppose de corriger entre chaque étape, pas seulement d’avancer le curseur pour se faire plaisir.

Et l’été ne fait que commencer…

Sources
ACI Europe, communiqué du 18 décembre 2025
ACI Europe, A4E, IATA, lettre ouverte du 1er juillet 2026 à la présidente de la Commission
L’étude du WTTC qui chiffre l’impact des durées d’attente aux aéroports européens
Air Journal, 14 avril 2026. Incident Aéroport de Milan
Air Journal, 26 juin 2026. Rome menace de déconnecter le système EES
Jeffrey K. Liker, The Toyota Way :  » Stopping the process to build in quality (Jidoka)« . Chapitre 11.
La réponse de la commission européenne (Magnus Brunner) qui minimise les problèmes

 

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