Le Lean, un coupable idéal

Le Poison Lean12 mars 2022.  Après un premier communiqué un mois plus tôt, faisant état de plusieurs cas de syndromes hémolytiques et urémiques (SHU), Santé Publique France sonne l’alarme à la suite du décès de 2 enfants. Plus de 26 cas sont identifiés. Personne ne sait d’où provient la bactérie « Escherichia coli » à l’origine de ce syndrome potentiellement mortel.

16 mars. Bérénice, 7 ans, déguste une pizza en famille. 48 heures plus tard, elle est amenée aux urgences, placée en coma artificiel. Puis son cœur est relayé par une pompe après deux arrêts cardiaques. Elle reste hospitalisée 4 semaines, avec de très probables séquelles.

Le 18 mars, L’entreprise effectue un rappel de ses pizzas « par mesure de précaution ». Tout en rappelant ses mesures d’hygiène et de sécurité : « Nos procédures de fabrication, nos contrôles qualité et le respect des consignes de conservation, de préparation et de cuisson, garantissent l’hygiène et la sécurité alimentaire de nos pizzas »

Fin mars et une cinquantaine de cas plus tard, le lien est définitivement établi entre les pizzas surgelées et la fameuse bactérie. L’usine de Caudry dans le Nord est pointée du doigt pour de graves manquements répétés aux règles d’hygiène industrielle, et est fermée par arrêté préfectoral.

C’est la faute au Lean

Des photos effrayantes de l’usine commencent à circuler : des aliments jonchent le sol, des poubelles débordent, des lignes de production sont d’une saleté repoussante, des moisissures sont visibles sur les murs, de la peinture écaillée, de la rouille, du lubrifiant moteur au sol, et des vers de farine qui se baladent sur les machines.

Bref, des conditions plus que choquantes dans tout environnement industriel, et particulièrement agro-alimentaire. L’entreprise se fend d’un communiqué en expliquant que les photos publiées « ne représentent pas l’état normal, habituel ou acceptable de l’usine ». Voilà au moins un point sur lequel tout le monde est d’accord.

Début septembre, un plan social menace le site du fait de la chute spectaculaire des ventes. C’est alors que des salariés s’expriment sur le fonctionnement de leur usine. Et incriminent directement une « nouvelle méthode » mise en place dans l’usine : le Lean

« En 2012, ils ont mis en place une nouvelle manière de gérer le site. On appelle ça la méthode Lean »

Et les salariés de préciser ce qu’est cette fameuse méthode :

« L’objectif est de réduire au maximum tous les temps qui ne sont pas dédiés à la production. On réduit les temps de nettoyage et les temps de maintenance préventive pour faire de la production au maximum. Après 2015, on a quasiment doublé le temps de production et réduit le temps de nettoyage qui est passé de 8 heures à 4 heures 45. Pour nous, ça voulait dire aller plus vite sur le nettoyage. Du coup, la priorité, c’était de nettoyer la ligne de production. Mais pas ce qu’il y avait autour, comme les murs et les plafonds. Ce n’était plus possible de tout faire. »

Une fois de plus, le Lean est montré du doigt, comme une approche fondée sur une impitoyable chasse aux coûts, mettant les clients en danger, et irrespectueuse des salariés : « Notre fierté s’est transformée en honte » disent-ils…

Mais remettons les choses à leur place !

Lean et propreté

Le Lean a pour objectif de se concentrer sur tout ce qui créé de la valeur pour le client. Autrement dit, tout ce que le client est prêt à payer. Et non pas supprimer les temps « qui ne sont pas dédiés à la production ». Et cela fait une énorme différence. Dans notre cas, que recherche le client ? une pizza, savoureuse, bon marché, mais évidemment fabriquée dans les meilleures conditions d’hygiène et de sécurité.

En effet, il ne précisera jamais que la pizza ne doit pas contenir de germes pathogènes, pas plus qu’il ne précisera que la pizza doit être dans une boîte en carton. Et ce n’est pas parce qu’il ne précise pas un besoin que celui-ci n’est pas réel.

Créer de la valeur pour le client, cela signifie donc, entre autres, des produits exempts de tout danger. Bien sûr que le zéro risque n’existe pas, et personne ne nie qu’il est très difficile de s’assurer de l’absence totale de germes dans l’agro-alimentaire. Bien sûr qu’il est nécessaire de trouver un équilibre entre rentabilité industrielle et sécurité, mais le Lean ne sacrifie jamais la propreté et la sécurité sur l’autel de la productivité. Jamais.

La propreté, l’organisation et le rangement sont même au cœur de la démarche puisque le Lean repose justement sur une approche exigeante : le 5S. Il n’est pas de sécurité ni de qualité possible dans un environnement dégradé. Dans un atelier, un service ou une usine Lean, on peut manger par terre. Et cette propreté est mesurée de façon permanente, par tous les collaborateurs concernés. Négliger la propreté et l’hygiène pour produire davantage, c’est du productivisme débridé et dangereux, pas du Lean.

Lean et maintenance

Le deuxième point mis en avant pour expliquer les manquements constatés concernent la maintenance préventive des machines :

« On a réduit les temps de maintenance préventive pour faire de la production ».

Malheureusement, cette situation n’est pas du tout inhabituelle. Les services maintenance sont souvent vus comme des empêcheurs de produire en rond… Bon, c’est bien gentil la maintenance, mais pendant ce temps-là, on ne produit pas coco ! Donc, on redémarre dès que possible et on fera la « vraie » maintenance plus tard, un jour, pendant les congés, ou la fermeture annuelle, c’est-à-dire jamais. C’est ainsi que les silos à farine de cette usine n’ont pas été nettoyés pendant 7 ans, aux dires des salariés.

C’est évidemment une approche à courte vue, puisque les défauts de maintenance ne tardent pas à se transformer en coûteux pépins de production, voire pire.

Là aussi, le Lean envisage la maintenance non pas comme une charge mais comme un gain pour l’entreprise. Un plan de maintenance préventive correct, c’est une production sereine, et la garantie de la qualité. Le Lean parle donc de « maintenance productive », c’est-à-dire une maintenance qui améliore la productivité… à condition d’y consacrer le temps nécessaire, et d’y impliquer les opérateurs.

Du Lean à toutes les sauces

Nous ne saurons jamais si les déclarations des salariés traduisent la réalité, ni les conditions dans lesquelles cette « méthode Lean » a été mise en place dans cette usine. Et la façon dont elle est évoquée démontre qu’il ne s’agit en aucune façon de Lean, ni de près, ni de loin. Mais le mal est fait…

Le Lean fait hélas trop souvent parler de lui dans des termes peu élogieux. Les premiers concernés, les salariés, associent le lean tantôt aux troubles musculosquelettiques, tantôt à une productivité effrénée comme dans le cas de cette dramatique affaire. Essayer d’appréhender le Lean dans les entreprises est quasiment devenu un sacerdoce, tant les exemples d’un Lean dévoyé sont nombreux, comme dans ce témoignage accablant (même s’il est à prendre avec précaution).

Non, le Lean n’est pas cette course à la cadence au détriment de la sécurité des personnels et surtout des clients. J’ai eu l’occasion de voir il y a quelques jours, une ligne d’assemblage aéronautique (vraiment) Lean : un environnement clair, propre, rangé, organisé, des équipes expertes et autonomes, du management visuel, l’obsession de la qualité et de la sécurité. Cela ne devrait pas me surprendre et pourtant, j’en ai été admiratif.

Pour paraphraser Audiard, le Lean c’est comme la Sainte-vierge : il faut la voir de temps à autre, sinon le doute s’installe…

Le Lean est une philosophie, une démarche respectueuse, centrée sur la valeur client, prônant l’autonomie et la responsabilité des opérateurs, l’amélioration des compétences par la résolution des problèmes, l’intelligence collective, l’initiative, la rigueur, l’exigence.

Les entreprises qui se lancent dans l’aventure avec cet état d’esprit en sont récompensées au centuple. Les autres contribuent – parfois sans le savoir – à dénaturer cette démarche, à en donner une image déplorable auprès de leurs collaborateurs et du grand public. Et avec quelques efforts, elles parviennent même parfois à faire les gros titres …

Sources
Communiqué de Santé Publique France. Mars 2022.
Témoignages des salariés. France Info. Septembre 2022
Photos de l’usine de Caudry. RMC. Mars 2022.
Communiqué sur le rappel des pizzas. Mars 2022.
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