L’entreprise de M. Kafka

Nous sommes à Indianapolis, aux Etats-Unis, en 1930. La Central Union Telephone Company, une société de télécommunications, vient d’être rachetée par Indiana Bell. Son siège social se situe en plein centre d’Indianapolis. Mais Indiana Bell a de grands projets et souhaite étendre ce siège social. Cependant, la place manque et l’orientation du bâtiment ne permet pas de nouvelle construction.

Détruire le bâtiment pour en construire un autre fait craindre aux dirigeants des perturbations importantes sur le réseau téléphonique de la ville. La décision est donc prise de déplacer de 50 m le bâtiment actuel, après l’avoir fait pivoter de 90 degrés, de façon à faire de la place pour le nouveau siège. Mais cet immeuble de briques est constitué de 2 corps de bâtiments, pèse 10.000 tonnes, possède 8 étages et mesure 30 m de large sur 40 m de long. Un beau bébé.

Un voyage de 35 jours

Et pourtant, en un mois, les ingénieurs vont réussir l’incroyable prouesse d’amener le bâtiment à son nouvel emplacement, sans l’évacuer, tout en maintenant une activité absolument normale, tant pour les clients, que pour les employés qui vont et viennent tous les jours par une passerelle mobile dans le bâtiment en mouvement. Sans aucun accident à déplorer.

Les conduites de gaz, d’égout, d’eau sont remplacées par des conduites souples. A aucun moment l’électricité ou les communications ne sont interrompues. Des butées sont mises en place pour empêcher les ascenseurs de descendre au sous-sol. Le bâtiment est déplacé cm par cm, grâce à des vérins et sa rotation est assurée par une machine à vapeur qui tracte le bâtiment avec des câbles.

Transposons ce chantier de nos jours. Tout d’abord, il serait impensable de déplacer le bâtiment. L’idée serait immédiatement enterrée. Et même si l’on retenait l’option, une pluie de règlements et de normes condamnerait à coup sûr une telle initiative. L’évacuation serait bien entendue obligatoire, ainsi que la mise en place d’un vaste périmètre autour du bâtiment. Sans compter les autorisations d’urbanisme préfectorales, communales, régionales et autres. Et tout le reste : désamiantage, consultation et recours des riverains, protection des monuments historiques situés à moins de 500 m, recherche de vestiges préhistoriques, et préservation d’une espèce protégée quelconque (il y en a 9500, on a donc le choix).

La fameuse autoroute A86, qui fait le tour de Paris est régulièrement saturée. Pourquoi ? Parce que le projet initial a été étudié entre 1960 et 1963, et que l’A86 a été « bouclée » en 2011, alors que le trafic a été multiplié par 8 entre temps. Le nombre de voies est donc ridicule. On peut certes raconter l’histoire comme on veut, mais d’études onéreuses en recours multiples stoppant le chantier, l’A86 a simplement pris 25 ans de retard.

Normes & règlements : un enfer pavé de bonnes intentions

Alors que je menais une mission chez un client, j’ai proposé de remplacer le néon qui clignotait sans cesse au-dessus du poste d’un opérateur qui avait besoin d’y voir clair (imprimeur). Mais le néon était suspendu à 2,5 m du sol. Après avoir récupéré un néon neuf, j’ai donc demandé un escabeau au chef d’atelier. C’est là que ça s’est gâté : il est allé immédiatement prévenir le responsable QSE qu’un dingue voulait changer lui-même un néon. Hérésie. Rébellion caractérisée.

On m’a alors doctement expliqué qu’il fallait 2 habilitations pour pouvoir changer ce néon : une pour le travail en hauteur et l’autre pour l’intervention électrique. Et que ma responsabilité, ainsi que celle de l’entreprise, étaient directement engagées en cas d’accident. Sans parler des amendes.

Mais, dans nos propres habitations, avons-nous besoin d’une habilitation pour changer le néon du garage perché sur un escabeau ? Certainement pas.

En fait, après enquête personnelle, il s’est avéré qu’il n’y avait nul besoin d’une quelconque habilitation pour changer un néon dès lors que le courant était coupé. Pas plus qu’il n’en fallait pour monter 3 marches d’un escabeau. Mais il était confortable (et sécurisant) pour tout le monde de s’abriter derrière cette soi-disant réglementation. On préfère donc laisser le technicien s’épuiser les yeux sous l’éclairage stroboscopique de son poste (et peut-être rater un défaut), plutôt que d’éliminer facilement un irritant.

Or, ces normes et réglementations sont pour la plupart rédigées dans une bonne intention : celle de protéger les salariés, les clients ou les consommateurs. Le problème est que leur prolifération a entraîné un maquis législatif conduisant à l’immobilisme. Les projets restent ainsi à la phase contemplative, parfois au nom d’une réglementation interne plus stricte que le cadre légal.

J’ai ainsi entendu un directeur de site m’objecter que le nid de cafards (dans les toilettes des femmes) ne pouvait être éradiqué que par une société spécialisée, que c’était la loi, et qu’il convenait donc d’attendre (et de laisser les femmes avoir des cafards courir entre leurs jambes)

Dans une autre entreprise, 28 ampoules sur 60 était mortes. Là aussi, on m’a expliqué le plus sérieusement du monde, que vu le prix de location de la nacelle, et le peu de personnes habilitées, on préférait attendre que 75% des ampoules soient mortes avant de les changer. Pendant ce temps, les opérateurs faisaient les réglages à la lumière de leur téléphone portable, au risque de se blesser.

In medio stat virtus

En France, ce sont ainsi 400.000 normes qui régissent notre quotidien, mais surtout la vie des entreprises (production, qualité, sécurité, environnement, etc.). Le risque zéro est devenu la règle. Et le « principe de précaution », l’horizon indépassable.

Mais « c’est au milieu que se tient la vertu » aurait dit Aristote.

Ainsi la directive européenne 1764/86 du 27 mai 1986 s’intéresse à un sujet passionnant : le coulis de tomates. Il y a donc des tas de gens très sérieux qui ont fait des réunions très sérieuses sur le sujet (« Eh Jean-Mi, t’oublies pas, à 15h, on a la réunion coulis de tomates ! »)

La norme est donc très précise sur la composition : « teneur en matières sèches inférieure à 7 %, l’acide ascorbique (E 300) peut être utilisé mais ne doit pas dépasser 0,03 % en poids du produit fini ». Mais parfois beaucoup plus vague : « Le jus de tomates et le concentré de tomates doivent avoir une couleur rouge caractéristique et une bonne saveur ». C’est quoi « une bonne saveur » ?

Même chose pour les clignotants de scooter, où l’on apprend qu’ils doivent être situés « à l’extérieur des plans verticaux longitudinaux tangents aux bords extérieurs de la plage éclairante du ou des feux de route » (Directive 2009/67/CE)

L’éloge de la simplicité

Bien entendu, ne nions surtout pas le fait que des normes et des réglementations sont nécessaires et qu’elles ont amélioré de façon importante sécurité et qualité. Mais elles sont devenues tellement envahissantes qu’elles peuvent totalement brider non seulement la productivité, mais aussi les initiatives, l’innovation et les idées des collaborateurs. Car, à cette masse réglementaire, les entreprises ajoutent leurs propres procédures, règlements et contrôles, parfois ubuesques.

C’est ainsi que dans une entreprise lyonnaise, les opérateurs n’avaient plus de chiffons pour nettoyer leur énorme machine. La demande était, paraît-il, entre les mains des achats depuis plusieurs semaines. J’ai donc commandé (en mon nom et sans refacturer) les fameux chiffons sur Amazon qui les a livrés le lendemain. Mais la patrouille comptable a immédiatement rappelé à l’ordre le directeur du site, pour avoir autorisé cette commande en dehors de toute procédure. Sans se soucier du coût de cette machine restée sans nettoyage pendant des semaines, les défauts engendrés ou le temps perdu par les pannes.

C’est aussi cela l’entreprise fantôme : chacun n’a qu’un vue partielle du processus et prêche pour sa paroisse. L’administration des ventes va exiger des contrôles de solvabilité alors que les défaillances sont rarissimes. Le contrôle de gestion va exiger la double validation des commandes de fournitures de bureau dont l’impact est dérisoire. Les achats vont exiger que toute commande supérieure à 1000 € passe par eux, etc… Chacun impose ses propres contraintes, parfois pour exister, souvent pour se protéger.

Or, tout processus doit être le plus efficient possible. Donc simple, rapide, fluide, et créateur de valeur. La vertu réside souvent dans la simplicité. Ne créons pas de la complexité, des contrôles et des procédures inutiles. La réglementation est déjà suffisamment lourde sans que l’entreprise n’ait besoin d’en rajouter, enfermant parfois ses collaborateurs dans un carcan, au risque de remplacer la flamme de l’engagement par une résignation désabusée.

Ne perdons pas de vue l’essentiel : l’expérience perçue par nos clients, l’excellence de nos produits et services, l’autonomie et à la responsabilité des collaborateurs !

Et cela sera déjà bien suffisant.

Sources
Indiana Bell Building. L’histoire, les photos et la vidéo de la rotation du bâtiment
Rapport Lambert-Boulard sur l’inflation normative. 2013 & 2018
The Indiana Bell Building Journey. The Indianapolis News. Nov 1930.
L’histoire de l’A86. Zeste de savoir. 2018.
Expérience personnelle.

 

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