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Demain ne meurt jamais…

1972. Université de Stanford. Le psychologue Walter Mischel mène une expérience qui consiste à déposer un marshmallow (Chamallow) devant un enfant de 5 ans. L’expérimentateur explique à l’enfant qu’il va le laisser seul pendant 15 mn. Au bout de ce délai, si l’enfant n’a pas mangé le marshmallow qui est devant son nez, il en aura un second.

Donc, soit manger un marshmallow tout de suite. Soit attendre 15 mn et en manger deux.

Le célèbre « Marshmallow test » était né et a été reproduit de nombreuses fois. Avec toujours les mêmes résultats : environ 30% des enfants attendent 15 mn pour avoir une seconde guimauve. Les autres préfèrent appliquer l’adage de ma grand-mère : « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras »

Mais l’expérience de Walter Mischel ne s’arrête pas là. Il s’est intéressé au parcours de ces mêmes enfants 15 ans puis 30 ans plus tard. Et qu’a-t-il constaté ? Que les 30% qui avaient résisté à l’appel de la guimauve étaient également ceux qui avaient le mieux réussi dans leurs études et dans leur situation professionnelle. La volonté serait-elle synonyme de réussite ? Mischel le pense, même s’il pondère évidemment son analyse par d’autres critères.

Résister à notre instinct

Depuis Eve et son envie de pomme, jusqu’à Bill Clinton et sa sémillante stagiaire, pourquoi donc notre volonté semble-t-elle incapable de résister à une gratification immédiate ? C’est ce que les philosophes grecs appelaient l’acrasie : c’est-à-dire la faiblesse de la volonté. Ce que Saint-Paul, lucide, résumait par « Ce que je veux, je ne le fais pas ; ce que je ne veux pas, je le fais. ».

Depuis Eve, les choses ont un peu évolué, et le digital est passé par là, mais le principe reste le même : voir un « like » sur une de nos publications ou recevoir un WhatsApp libère de la dopamine, comme n’importe quelle drogue, et s’apparente donc à une gratification immédiate. D’après Mischel, ce besoin de gratification immédiate est inscrit dans notre cerveau, plus précisément dans le « circuit de la récompense » (système limbique).

 « Il n’y a rien de plus fort dans notre cerveau et de plus difficile à défaire que le chemin que crée la récompense immédiate » Dalton Combs. Neurobiologiste

L’appel du Marshmallow

Puisque l’émotion passe systématiquement avant la raison, serait-il donc vain de lutter ? Pas du tout. C’est au contraire la partie de notre cerveau la plus récente, du point de vue de l’évolution, le néocortex, qui va pouvoir combattre cet instinct du plaisir immédiat.

Comment donc les 30% d’enfants patients ont-ils fait pour se maîtriser ? Ils ont, pour la plupart, adopté une stratégie d’évitement de la tentation : en se cachant les yeux avec les mains, en comptant et recomptant leurs doigts pour penser à autre chose, en regardant bouger leurs jambes, ou regardant fixement ailleurs.

Aujourd’hui peut-être… ou demain… ou jamais.

Repousser sans cesse à plus tard les choses importantes procède du même mécanisme. Dan Ariely, du MIT, a travaillé sur les ressorts de la procrastination. Comme pour l’épreuve du marshmallow, il ne s’agit pas d’une volonté de NE PAS faire. Il s’agit d’un combat intérieur entre une vision rationnelle long terme avec bénéfice à la clef, et la possibilité instinctive d’une gratification immédiate.

Ayons donc ici une pensée pour tous ceux qui cherchent à perdre du poids, à cesser de fumer, à se mettre au sport ou apprendre une langue étrangère. Ils sont confrontés à la même situation que les enfants Marshmallow : soit un effort de volonté avec une récompense à terme (un corps de rêve, un bien-être retrouvé, une meilleure situation). Ou une gratification immédiate : reprendre des lasagnes, savourer la première cigarette du matin ou regarder une série Netflix.

Comme l’explique Tim Urban dans son excellente vidéo, le procrastinateur va repousser son effort au profit de gratifications immédiates tant que cela est possible. Mais il dispose d’un ange gardien : le « Panic Monster » qui va se réveiller quand s’approche la date butoir. C’est le moment où le procrastinateur est au pied du mur, et se retrouve contraint de faire, en urgence. Au risque de s’épuiser pour un résultat médiocre.

J’ai accompagné récemment des étudiants pour leur thèse. J’y ai retrouvé le même phénomène : plus la date butoir approchait, plus l’étendue du travail à fournir leur apparaissait immense. Puisque chacun connaît les ravages de la procrastination étudiante, il a fallu élaborer des stratégies contraignantes. Là, c’est le fait d’avoir imposé des jalons intermédiaires obligatoires qui a permis de limiter la procrastination. Sans ces jalons, les notes auraient été catastrophiques.

La question que pose Dan Ariely est donc : qu’est ce qui se passe s’il n’y a PAS de date butoir ni de jalons obligatoires ? Eh bien, on en revient aux bonnes résolutions qui ne survivent pas au mois de janvier : les régimes, le sport, la lecture, la cigarette, etc… La récompense immédiate du chocolat d’abord (juste un carré !), le régime plus tard…

L’entreprise et la force du rituel

C’est la même chose pour une entreprise. Pourquoi donc repousse-t-on toujours au lendemain les actions indispensables qui permettraient de produire mieux, moins cher, sans défaut, dans un environnement propre et organisé, avec des collaborateurs autonomes, responsables et impliqués ?

Pour les mêmes raisons : on préfère toujours repousser à plus tard les actions qui nécessitent un véritable effort en vue d’un bénéfice important tant qu’il n’y a pas de date butoir. Mais que s’approche la menace d’une trésorerie à sec, d’un redressement judiciaire ou même de la perte d’un gros client et c’est l’affolement. On cherche des martingales et des tours de magie pour redresser la situation. Mais transformer l’entreprise n’est pas de la magie. C’est du travail.

Nombreuses sont les entreprises qui visent l’excellence opérationnelle, socle indispensable à la survie et à la croissance. Mais bien souvent, les actions exigeantes, décidées volontairement par les dirigeants et les collaborateurs, ne durent pas. Comme pour le marshmallow, on préfère les gratifications immédiates de la routine. Jusqu’au moment où des échéances surviennent.

L’une des clefs que propose l’excellence opérationnelle réside dans des rituels imposés, tout comme ces jalons imposés aux étudiants. Dans le cas de l’entreprise, c’est le fait de rendre tous les problèmes visibles, de relever et commenter les indicateurs chaque jour, à heure fixe avec les équipes, d’écouter et d’observer, de chercher sans répit les causes des anomalies. Bref, de s’obliger.

C’est donc la force du rituel qui va transformer une contrainte en habitude, et permettre de faire vraiment changer les choses. Et le rôle du management est de s’assurer qu’ils sont appliqués sans jamais les laisser partir à la dérive, même une journée. En les encourageant. En y participant. C’est le Shitsuke japonais, un mélange de discipline et d’éducation. Un acte de volonté à long terme pour lutter contre la tendance naturelle du court terme et de la gratification immédiate.

Comme disait Kennedy, « C’est quand il fait beau qu’il faut réparer le toit »

Sources
The Marshmallow test en vidéo. 2009.
Tim Urban. TedX. 2016
Walter Mischel. The Marsmallow test. 2014.
Dan Ariely. Est-ce que c’est (vraiment) moi qui décide ? 2008.
Why you procrastinate. New-York Times. 2018
Don’t ! The secret of self control. The New Yorker. 2009
Dopamine and instant gratification. Reece Robertson. 2017

 

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